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Des nouvelles de mes amis

Voici quelques textes d'auteurs amis. Merci de respecter le copyright et de garder un usage strictement privé de vos lectures. Si vous souhaitez apparaître sur le site, n'hésitez pas à me faire parvenir vos textes, à l'adresse de contact en première page.

 

 

 

Chemins de hasard, Krysztoff, inédit


Dévisser le capuchon du stylo plume, c'est déjà la promesse d'un beau voyage.

Je n'aime que ces stylos là, même et surtout s'ils ne sont pas d'une grande marque. Le principal est qu'ils aient un capuchon qui se dévisse. Pendant le tour et demi de la translation hélicoïdale, le stylo tenu à l'horizontale devant moi, l'imagination entre en connexion, un déferlement d'image surgit. Cela n'arriverait pas avec un capuchon clipsé. Un stylo comme celui là j'en possède un, un gros, avec une agrafe chromée digne d'une vitrine de la place Vendôme.

J'ouvre le gros dossier à droite de mon bureau et en extrait une feuille, une feuille de récupération. Elle est déjà imprimée au recto mais le verso reste vierge ; elle n'en a que plus de saveur. A sa façon, elle me raconte, elle aussi, une histoire. L'aventure de l'écriture est à portée de main, elle ne demande qu'à exister. Il n'est besoin que d'un stimulus - un mot, un son - pour pouvoir commencer, pour transcrire en signes les images qui, je l'espère, se formeront bientôt. C'est une attente ; une apnée qui se terminera par une grande "inspiration" Mais rien ne vient ; ni les mots, ni les sons attendus. Tout est calme, trop calme, angoissant sur le désert de la page blanche.

A perte de vue tout est blanc. Le 21 x 29.7 de blanc, ces 623.7 cm² de page blanche occupent toute mon attention. Je ne vois que ces 623.7 cm² alors qu'il n'y a encore rien à voir sur ce paysage. Impossible de savoir par où aller. Si mes calculs sont bons -mais ai-je vraiment le choix ?- je dois me diriger vers le sud. Le sud se trouve toujours en bas de la feuille. Mais je ne sais pas ce que je dois y trouver ! Le premier jour, c'était hier, j'ai écrit, un peu au hasard, 40 lignes dans cette direction. Aujourd'hui, j'en parcourrai peut-être 20 ou 30. L'épuisement me gagne déjà, je reste sec. Et demain ? Des images s'entrechoquent, toutes belles et prometteuses avec leurs couleurs chatoyantes. Mais ce ne sont que des mirages fugaces. Quelques flashs en noir et blanc aussi, que je chasse avec énergie. Il ne faut sombrer, ni dans la tristesse ni dans la mélancolie. Il me faut avancer, encore et toujours ... vers le sud de la feuille.

Les ratures, toujours plus nombreuses, sont comme des cailloux. Des rochers ratures peuplent mon paysage. Mon infini de vide s'anime de blocs de ratures et de leurs ombres. Points de repères dérisoires, droits comme des "i", ils sont mes "arbres du Tenere", mes seuls amers ! Alors j'avance vers eux. Il me semble que je respire mieux ! Je suis sûr maintenant que je suis sur la "bonne route". J'avance d'un seul coup de presque 15 lignes. Les rochers s'espacent ; le paysage change laissant place aux mamelons vallonnés d'un erg.

Mais le sommet d'une dune ruine mon projet. J'y découvre un nouvel espace désertique.

Je viens de tourner la page.

Je reste immobile, découragé, essoufflé. Il me semble avoir été trahi et que je ne pourrai plus jamais avancer. Je ne peux pourtant pas repartir en arrière - je risquerais d'effacer mes traces - encore moins m'arrêter là ! Alors je sais que je dois continuer toujours dans la même direction, vers le sud ! Les étapes sont de plus en plus courtes, les mots hésitants. Je trébuche sans cesse. Mon objectif recule à chaque pas ; bientôt il va disparaître au delà de l'horizon et je risque de me perdre moi aussi. Ce serait bête de disparaître ainsi. J'imagine déjà le titre d'un encart en page 4 des journaux :

"IL DISPARAÎT DANS LE DESERT"

de la page blanche.

Le sous-titre n'est pas écrit mais il transparaît.

"L'écrivain X, parti à la recherche de ses illusions, n'a plus donné signe de vie depuis son dernier écrit. Les recherches ont été abandonnées !"

J'aurais l'air d'être mort ...

A peine 60 lignes écrites. Je pose ma tête sur la feuille. Son contact m'est doux. Il me semble qu'il me suffirait de m'arrêter là, sur ce "sable", pour que tout soit fini, enfin. L'ombre monte sur le mur du bureau. La fraîcheur - les nuits sont fraîches dans les déserts, fussent-ils de papier - m'habille d'une nouvelle vigueur. Ma main gauche recouvre une carte postale, une fenêtre sur le monde, une fenêtre de couleur ouverte sur le mur blanc de mon désert blanc. Une tâche de couleur sur un tourniquet de boutique de souvenir, un espoir à 1,20 euro enveloppe comprise ! Je l'ai dans la main, image statique, figée, presque dérisoire et pourtant, je vous jure ... Elle s'est animée. Elle m'a silencieusement appelé, elle a éveillé en moi des souvenirs, des souvenirs d'un endroit où je ne suis jamais allé. Au dos de cette carte devenue titre de transport, ma destination s'inscrit en lettres minuscules : Erg Cherbbi, Maroc.

"Les passagers du vol Air France 727 à destination de l'erg Cherbbi sont priés de se présenter à la porte d'embarquement"

Assis sur le sable, un tournevis dans la main, les yeux rivés sur l'horizon, je regarde le soleil qui se lève. Ma présence ici est incongrue. Il y a encore quelques instants ... j'étais dans mon bureau et, très sérieusement, j'écrivais ; enfin, j'essayais d'écrire. Mais ce vent chaud qui souffle sur le sable encore froid de la nuit, cette houle jaunâtre qui s'étend devant, derrière, tout autour de moi, c'est le Sahara. Etrangement, je n'éprouve aucune peur. Je suis au milieu de nulle part. Je sens la chaleur qui commence à monter. Je sais que dans quelques heures la température dépassera les 50° et pourtant, je n'ai pas peur de mon dénuement. Je ne risque rien de toutes façons, les journaux ont déjà annoncé ma mort, les "recherches" ont été abandonnées. Ce n'est pas en "naufragé" que je me remets à écrire. Je suis un explorateur intemporel, désincarné. J'écris pour le seul plaisir d'escalader les dunes et d'en suivre les crêtes curvilignes sculptées par le vent. Je tourne en rond ? Peut-être! Il y a au moins quelque chose qui tourne rond dans cette histoire et j'ai gagné quelques lignes de plus dans mon histoire.

La dune prend des airs de théâtre antique. Je suis assis à mi-pente et je regarde la scène attendant le début d'une hypothétique pièce. Un drame en trois actes.

" Que regardes-tu Krzystoff B ?

- Rien ... il n'y a rien à voir."





Ah si ! Là-bas, sur mon horizon, une forme vibre dans les ondulations de chaleur. Celle d'un avion. Un modèle assez ancien si j'en juge par sa géométrie. Une aile haute, épaisse, juchée au dessus d'un fuselage quadrangulaire peint en rouge et argent. Sa queue se dresse vers le ciel alors que son capot moteur s'est enfoncé dans le sable laissant apparaître l'extrémité d'une pale d'hélice tordue. Il n'a pas l'air d'avoir plus souffert de son capotage. Le terrain était certainement trop mou pour tenter un atterrissage qui devait être de toutes façons inéluctable. Les moteurs n'étaient pas fiables à cette époque, ils lâchaient "d'un seul coup, sans prévenir, dans un grand tintamarre de vaisselle brisée". Tout autour de lui, des traces de pas semblent hésiter et s'en éloignent pour se joindre aux miennes. Je sais au moins, maintenant, comment je suis arrivé là! Confusion de l'espace et du temps. Je suis dans le désert de l'Afrique occidentale vers 1930 ; car j'en suis sûr, j'ai déjà vu cette image ! Sur le fuselage il est écrit, en lettres jaunes entre deux filets de même couleur :

COMPAGNIE GENERALE AEROPOSTALE.

Le soleil monte vers son zénith, sonnant l'heure de l'immobilité forcée; il souffle un vent d'ouest. A l'ombre du laté 26 n° 727 - c'est marqué sur le fuselage - la chaleur est moins accablante. Entre les deux jambes du train d'atterrissage où j'ai trouvé refuge, à même la tôle, est gravé, à la pointe d'un tournevis, un bref message laconique.

"Sommes partis vers le sud."

 


Ainsi que deux nom : Krzystoff et Ataf suivis d'une date 13 06 1930. Ainsi, nous sommes deux ! Alors, m'assaille un terrible espoir car à ce moment précis de ma découverte je n'ai plus envie d'être seul ! Je me mets à appeler, à crier, à hurler :

"Ataf ! Ataf ! Ataf !

 
Dans l'air chaud peu porteur - tous les aviateurs le savent - ce nom ne semble même pas quitter ma bouche déjà sèche. Alors je pars, sur mes traces, comme un robot. Mes pas - ou ceux d'Ataf ? - me guident. Je navigue au grand soleil ; contourne, traverse, escalade des montagnes de sable à la poursuite de mon compagnon d'infortune. Parfois je lance son nom comme on parlerait au ciel. Je m'adresse à un dieu qui s'appellerait Ataf, un dieu à qui je pourrais confier mes craintes et mes espoirs de naufragé.



Le soleil approche de l'horizon tandis que je m'approche de l'avion. Décidément tout tourne trop rond dans cette histoire !

J'ai perdu, dans cette vaine course, une grande partie de mon énergie. J'ai déchiré ma dernière page. Je sais maintenant que je ne quitterai jamais cet endroit. Le troisième acte sera tragique ! Pour la première fois depuis le début de mon aventure j'éprouve de la peur. Une peur incontrôlable qui me fait rendre à genoux dans le sable alors que je me dirige vers le Laté 26, mon seul objet de civilisation, ma seule preuve d'existence dans mon théâtre de sable. J'ai peur parce que je suis seul et que peut-être quelque part quelqu'un m'attend. Quelqu'un attend de moi un signal. Un éclat de lumière sur un miroir de poche, un panache de fumée ou tout simplement un mot ? J'escalade la dune, m'installe sur sa crête mouvante en faisant de grands moulinets avec mes bras. Je voudrais allumer un grand feu mais qui le verrait dans mon océan minéral ? Moi, je ne vois qu'une houle de dunes aussi loin que peut porter mon regard.

"Eh ! Krzystoff B!

 
Que regardes-tu ?"

Une voix forte m'interpelle. La voix d'un homme assis à quelques pas du Laté. Un Touareg si j'en crois la couleur de son vêtement. Il est bleu, aussi bleu que le bleu du ciel, comme une goutte d'azur tombée sur la dune. Tiens, je croyais le "bleu Touareg" plus foncé ! Un bleu de papier carbone. Peut-être n'est il pas Touareg finalement. De toutes façons je n'y connais rien et puis les images que j'ai de ces hommes du désert, au coeur de mes chers livres, sont trop souvent en noir et blanc pour avoir une certitude. Lui est en couleur et semble bien vivant ! Il est seul à contempler notre horizon de dunes, seul face à la lumière du soleil couchant.



"Ataf , c'est toi ?"

Bien sûr, ce ne peut-être que lui ! Qui voulez-vous que ce soit, ici, au coeur de mon désert ? Il me regarde, l'air amusé, comme un gamin qui aurait fait une bonne farce, puis retourne à son observation. J'attends une réponse de sa part, mais elle ne vient pas. Je m'attends à une interrogation mais il se tait. Alors, tout à mon bonheur de ne plus être seul, je me suis assis dans le sable, à ses côtés, sans un bruit, sans un mot, apaisé.


23juillet.
40 jours ... disparu ... en danger ... comment il a fait pour ...

recherches abandonnées ...


Des phrases me parviennent par bribes. Sans doute une hallucination auditive. Je n'ai plus le courage d'ouvrir les yeux, ni même de bouger. Le sable me recouvre maintenant presque entièrement comme un drap. Je n'ose penser à un linceul pourtant plus approprié dans ma situation. Bientôt le sable m'aura entièrement recouvert et je ne serai plus. Allongé sur le dos, je ressens, plus que je ne la sens, une agitation autour de moi. Ataf me saisit le poignet. Il y a si longtemps que nous sommes perdus lui et moi. Heureusement, il est là qui me veille. Ce simple contact éveille en moi des souvenirs. Des souvenirs ... Je m'entends dire :

"Je vais voler" !"

Ataf doit me pendre pour un fou. Il sait, lui aussi, que la fin est proche. Il semble pourtant si calme.

Une lumière aveuglante traverse mes paupières.

" Revient à lui ... prévenir ... "

Encore cette voix comme un bourdonnement de mouche. J'ouvre les yeux pour voir mon compagnon une dernière fois, mais ce n'est pas lui qui apparaît sur mon ciel blanc, tout blanc. Un homme beaucoup plus jeune est penché au dessus de moi. A ses côtés, une jeune femme, plutôt jolie, me regarde avec une curiosité professionnelle. Ainsi je suis passé de l'autre côté du miroir. Il ne m'a pas été trop difficile de mourir.

"Comment te sens-tu ?" me demande-t-il avec un fort accent marocain.

Je laisse échapper un sourire, amusé par cette furieuse habitude du Maghreb de tutoyer tout le monde.

"Où suis-je ?

 

- Tu es au CHU de Reims. Un agriculteur de Saint Hilaire t'a retrouvé il y a deux jours, inanimé au beau milieu d'un champ de blé. Pendant les moissons, c'est très dangereux. Heureusement le soleil faisait briller l'agrafe chromée de ton stylo mais tout va bien maintenant"

Sur sa blouse, j'aperçois le badge portant son nom que je n'arrive pas à lire.

" Qui êtes vous ?

 

- Je suis le docteur Abdallah, Ataf Abdallah et je suis bien content de te retrouver."

 Caroloville
31mars - 20 octobre 2007

 

 

 

 

Do Mi Si La Do Ré, Pascal Tresson, nouvelle

 

 

Do mi si la do ré :

Il tremblait un peu en introduisant la clef dans la serrure. Ce n'était pas le froid car le soleil brillait encore et une brise tranquille portait du jardin les derniers parfums de l'automne, entre rose et oeillet tardif, quelque chose lui rappelant les tisanes de son enfance. Il poussa la porte blanche au centre de laquelle brillait le numéro cinq en cuivre poli. Elle s'ouvrit sans bruit, l'accueillant largement. Hésitant encore, il frotta une seconde fois ses lourds souliers sur le paillasson de coco décoré d'un bienvenue en lettres jaunes sur fond vert, puis entra.

Dès le seuil, il ôta ses chaussures pour ne pas salir. Il les posa délicatement près du porte-parapluies en porcelaine chinoise où des dragons rouges et bleus s'enlaçaient parmi des bonsaï tourmentés. D'un coup d'oeil, il consulta sa montre puis reporta son regard autour de lui. Aux murs étaient suspendues quelques reproductions de couleurs vives qu'il ne prit pas la peine d'examiner. Il avança vers la cuisine. Le réfrigérateur était vide, évidemment. Il se demanda ce qu'il s'était attendu à y trouver pour ce prix. Un léger bruit le fit sursauter. Il se retourna brusquement et soupira en constatant que le robinet de l'évier fuyait légèrement. Il aurait fallu le faire réparer; à moins que ce ne fût exprès. Près de la fenêtre ouvrant sur le jardin, il remarqua un petit éphéméride dont il ôta les feuillets supérieurs pour le mettre à la date exacte: mercredi 12 octobre 2021, le jour de son anniversaire; mais qui d'autre s'en souciait? La pièce dégageait, avec ses carreaux de faïence blanche sur le sol et les murs, une impression de propreté méticuleuse qui le gêna. Il sortit sans ouvrir les placards, vides eux aussi sans doute. Il laissa sa main traîner sur le rebord du buffet en merisier. Il aimait cette sensation à la fois douce et rugueuse. A en juger par la patine à cet endroit, il ne devait pas être le seul.

Il se dirigea vers la salle à manger. Ses épaisses chaussettes de laine grisâtres glissèrent sur le parquet. Une odeur de cire fraîche flottait dans l'air; le robot de ménage avait dû encaustiquer le couloir récemment. La pièce principale de la maison paraissait vaste malgré les nombreux meubles qui la garnissaient, anciens, sombres et imposants. Le buffet de chêne massif occupait tout un pan de mur et ses portes grincèrent en s'ouvrant sur la vaisselle de porcelaine. Le cristal d'une flûte tinta joliment sous ses doigts et fit jaillir un arc-en-ciel miniature quand il la mira dans un rayon de soleil. Il s'assit à la tête de la longue table de ferme, comme s'il présidait un banquet. Puis, par jeu, il occupa chacune des hautes chaises qui la bordaient. Le carillon de la comtoise retentit au moment où il s'apprêtait à quitter l'endroit. Inquiet, il vérifia l'heure et régla sa montre sur l'horloge. Cela lui laissait deux minutes de plus qu'il ne pensait.

La chambre l'accueillit par un épais tapis beige accordé au grège du tissu mural. Pas plus que dans les autres pièces les fenêtres à double vitrage ne laissaient passer les bruits de l'extérieur mais il y régnait un calme plus grand, une insidieuse invitation au repos. Du lit lui-même, consciencieusement bordé mais à demi-ouvert, émanait une odeur de draps frais. Un piège? Il ne put résister à l'envie de s'y étendre un moment. Il fit bien attention de ne rien déranger en s'allongeant. Le matelas moelleux se courba sous son corps mais il restait crispé, par peur de s'endormir. Il n'avait vraiment pas le temps de se le permettre.

Se relevant à regret, il passa dans la salle de bain contiguë. La tablette au-dessus du lavabo portait tout un attirail de produits de rasage et de maquillage, des flacons aux couleurs moirées et des tubes un peu trop neufs. La baignoire émaillée luisait doucement, une serviette-éponge vert pâle soigneusement pliée sur son bord. Curieusement, il ne vit pas de gant. C'était le seul détail oublié mais cela le contraria. Il se dit qu'un bon bain ne lui aurait pas fait de mal mais il n'aurait pu en profiter à son gré. Il n'osa pas même se laver les mains ni aller aux toilettes. Le carrelage blanc des lieux le mettait mal à l'aise, encore plus que dans la cuisine. Un peu d'originalité eût été agréable, mais trop chère, bien sûr. Il se réfugia dans le salon.

Les fauteuils et le canapé de cuir entouraient une table basse. La touche incarnat d'un bouquet de roses nouvellement coupées y prouvait une délicate attention. Un quotidien était posé sur un accoudoir. Il se contenta de feuilleter le journal car il n'avait plus guère le temps. De toutes façons, rien ne l'intéressait: Mars, où on avait projeté d'installer des colonies, était définitivement inhabitable. Il se doutait depuis longtemps que ce n'était qu'un faux espoir parmi d'autres. Le reste consistait en "opérations de pacification" dans le Tiers-Monde, "maintien de l'ordre" à l'intérieur et querelles sans fin des politiciens auxquelles il n'avait jamais vraiment prêté attention, même à l'époque lointaine où il était encore un étudiant plein d'avenir! L'expression dessina un fin sourire amer sur son visage. Il avait fini par perdre sa carte d'électeur et ne l'avait jamais fait remplacer.

D'un pas traînant, il retourna dans le vestibule. Il enfila lentement ses chaussures et fit un double noeud aux lacets. Il suivit à sa montre l'écoulement des dernières secondes, respira profondément et sortit.

La lumière du couchant lui fit cligner les yeux. Près du guichet, la file s'allongeait. Vieux manteaux et parkas troués, godillots aux pieds mais mains propres; on les vérifiait à l'entrée. Surtout, sur les visages, la même lassitude sans espoir qu'on voyait désormais à toute la population, hormis les Proprios dans leurs villas inaccessibles protégées par les robots-flics, transmettant leurs consignes aux rares ouvriers des usines automatisées, loin à l'abri du no man's land, loin des squats et loin de la rue. Il croisa les regards envieux de ceux qui attendaient leur tour. Ils n'auraient pas tous le temps de passer aujourd'hui. Lui, il allait essayer d'économiser, encore et encore, pour se payer une nouvelle visite l'an prochain; s'il tenait jusque là. En attendant, cela lui ferait des souvenirs pour l'hiver. Ca l'aiderait à supporter les nuits glacées quand dormir signifiait ne plus se réveiller.

Il regarda une dernière fois la façade où s'étalait en fer forgé le nom de la maison-musée: "Do-Mi-Si-La-Do-Ré". Puis il se mit en marche vers le soir et ses cartons dans son coin, près de l'ancienne gare routière, en espérant que personne n'avait profité de sa brève absence pour les lui dérober. Il remonta le col de son blouson. Soudain, il avait un peu froid.


Sedan, le 23 juillet 1997.
Tous droits réservés, l'auteur.
Pascal TRESSON


Pascal Tresson, professeur de lettres et enseignant en Ardennes, est également l'auteur de nombreux travaux à destination des élèves, mais aussi du public. Pour découvrir ses nombreuses créations, allez visiter son site

 

L’appel des forêts


Ceux qui n’ont pas prêté l’oreille au cœur d’une forêt au moins une fois dans leur vie risquent un jour d’être surpris par leur appel. Je ne l’ai pas été, car j’entends leur voix depuis chaque seconde d’infortune. Ne pas s’éloigner de la route nous a-t-on répété, ne pas s’éloigner de la route, mais la peur n’est-elle pas le danger ?
Ainsi quitter le goudron du chemin, quitter les marées noires figées sous nos pas, pour retrouver d’autres sentiers qui connaissent notre route, même si celle-ci ne se lit sur aucune carte visible. Une langue végétale nous liera à notre instinct en mouvement, et d’autres feuilles parleront.
Car il y a des herbes folles dans les allées de la mémoire. Les arbres y poussent des gémissements qui ressemblent à des paroles humaines… Mais la parole ne peut être qu’humaine… Quoique. Les hommes ne parlent plus vraiment, ils stagnent à la surface de leurs hantises orgueilleuses et de leur superbe dépravation. Ils s’en délectent, en font des livres où les phrases charrient des cadavres à qui aucune résurrection n’est promise. Pourquoi les morts ne seraient-ils pas vivants, et les vivants encore plus, même si trop souvent plus d’un fait le mort ?

Le spectre d’une sale histoire hante les langues. Ce spectre qui s’avance dans le carré du combat, c’est la somme de nos peurs amassées depuis les gestes inconscients de la terreur. Et les imaginaires sont salis par les traces de ce spectre, puisqu’il s’immisce dans les coulisses de notre vie, tel un assassin qui ressasse sa peine, insatisfait du mal fait, affamé de méfaits, savourant les détails des crimes en une obsession précise, malsaine comme toutes les autres. Et on veut nous faire croire que la vie perd aux points, ça insiste, lourdement sur nos consciences.

Mais le vent continue de fredonner notre espoir dans les frondaisons des peupliers, et les autres arbres savourent nos complaintes en souriant. Les forêts offrent une ferveur selon l’écoute qu’on leur prête. Elles s’avancent en nous telle une ville inversée, sans hommes ni fumées, où le terreau nous pousse à créer face à la fuite qui court dans l’esprit des rues. Dans le bruissement des feuilles résonne cet espoir qui n’est pas un vain mot. L’espoir y demeure une forme de rêve lucide, et volontaire. Sans apparats ni artifices, il se donne dans sa nudité la plus vérace, et se voile de nos illusions qui soudain peuvent servir à quelque chose.

C’est ainsi que les forêts nous regardent et sentent surtout notre présence souvent inhumaine, puisque notre absence se fait de plus en plus humaine. Les forêts ne nous jugent pas et enfantent nos rêves les plus obscurs ou nos cauchemars les plus évidents. Les forêts sont là où nous ne sommes plus, et nous n’allons plus là où elles nous appellent. Nous n’allons plus nulle part, hormis dans la prison de notre mépris, alors que notre âme veut faire corps avec le monde.

Les forêts m’appellent vraiment. Je les entends car je les écoute. Combien de fois suis-je passé à côté de leur invisible invitation ? Le nombre m’effraie, tout comme les chiffres en tous genres. Seuls les mots m’interpellent, faisant vibrer ceux qui me façonnent. Les muets et les criards, les doux ou les revanchards, les présents aussi bien que les absents. Le langage des arbres veut venir jusqu’à nos oreilles, pour toucher notre âme avec l’espoir qui les distingue si bien des autres vivants. Leur prière supplie nos volontés, inlassablement, puisqu’elles sont si souvent mauvaises. Croire avec ce que nous avons dans la tête, dans le cœur et dans le ventre nous donnera l’alchimie de la foi. Qu’il manque un tiers de cette trinité, et le pouvoir n’agira pas. L’intelligence, le sentiment et la sensation exauceront en un seul acte le salut de nos crânes.

Richard Dalla Rosa

 

 

Le secret de Clémence, Agnès Schnell



Elle est tassée plus qu’assise. Elle est cassée, en équilibre instable sur un vieux banc. Elle offre du pain sec aux pigeons et aux passants, ses rides. Elle est plus que ridée, Clémence, elle est plissée comme le schiste. Elle est assise, anonyme, discrète et nourrit les pigeons. Elle a beaucoup d’années en trop. Sur son vieux banc de béton, elle laisse le monde venir à elle, elle laisse monter ses pensées. Parfois, elle a des mots de colère muette, des mouvements d’irritation que nul ne soupçonne. Elle pense…

Tout ce qui l’entoure libère ses souvenirs. Tout ce qu’elle regarde la relie à son passé, à un moment de sa vie qui s’impose soudain, qui illumine ou assombrit son humeur. Le banc de béton sur lequel elle est assise, par exemple, lui rappelle la place de son petit village. Une grande place pour un petit village. Un espace bordé de platanes, de robiniers et de beaux bancs de bois. Tout le village s’y asseyait à un moment ou à un autre de la journée, tout le village s’y reposait en récoltant les derniers potins.

Le matin, les commères y attendaient le boulanger. Elles arrivaient tôt, avant même le coup de klaxon, avides d’entendre les ragots des autres. Puis les vieux s’installaient, suçaient leurs pipes ou leurs mégots et critiquaient la jeunesse ou les bonnes femmes. Après le déjeuner, les enfants s’y égaillaient comme une envolée de moineaux, en attendant l’heure de l’école. L’après-midi, les vieux revenaient un à un de la sieste et se mêlaient aux inactifs ou aux joueurs de pétanque. Ils refaisaient le monde. Le soir, les familles se retrouvaient. A la tombée de la nuit, enfin, les amoureux s’y blottissaient. Clémence était du nombre. C’était avant…

Au milieu des pigeons, Clémence relit sa biographie. Des moments intenses, des moments sombres ou ensoleillés comme dans toute vie humaine.
Naguère, Clémence abordait les passants, les invectivait parfois. Elle se tient tranquille depuis peu. Ce n’était pas bien méchant, juste surprenant. Des taquineries, pour rire un peu. Pas toujours tendre, elle se moquait, Clémence, d’une démarche, d’une dégaine, d’un accoutrement. Elle aimait surtout taquiner les petites jeunes, quand elles étaient seules. Elle aimait leur faire peur. C’était facile. Elle leur montrait ce qu’elles deviendraient plus tard, en vieillissant. C’est vrai, elle s ‘était parfois dénudée un peu, pour monter les ravages des années. Ce n’était pas bien grave. Mais il y eut des plaintes contre cette vieille folle qui se mettait quasi à poil dans le jardin public. Elle fut sermonnée. Elle recommença. Elle fut convoquée au commissariat, elle recommença. Elle eut une amende qu’elle déchira. Puis, un jour de grosse colère, elle insulta le policier de service, elle menaça de recommencer et pire encore ! Elle s’est retrouvée au cabanon, Clémence ! Outrage à la pudeur et insultes à un agent de la force publique, qu’on lui avait dit.
La pudeur, ça existait donc encore ! Elle en doutait Clémence, elle ne voyait que des bouts de ventre à l’air dès les premiers beaux jours ! Elles montrent leur ventre, les jeunes ! Pas toujours beaux, pas toujours plats. Des ventres adipeux, déjà à leur âge, qui deviendront gros et gras comme ceux des mères, sans doute. Elles montrent leur ventre et la naissance de leurs seins et elles tortillent des fesses. C’est de la pudeur, ça ? Non mais, fallait pas exagérer quand même ! Et elle, Clémence n’avait pas le droit de montrer tout ça ? C’était trop vieux, trop fripé ?

Elle avait dû exagérer, les outrages ou les insultes, car elle avait été placée à l’hôpital, avec les dingues !
Pas longtemps. Juste le temps de se calmer. Quelques mois, juste le temps d’être assommée par les calmants, juste le temps de réfléchir. Elle s’était montrée docile au milieu des agités. On manquait de place, on l’avait donc libérée.
Maintenant, elle est discrète. Elle aborde encore les passants, mais elle reste prudente. Elle se contente de soupirer très fort et de lever les yeux au ciel… Elle est tout sourire et se contente de pousser un « si vous saviez » qui en dit long, mais qui ne la compromet pas.
Elle aimerait bien ajouter un tas de mises en garde : si vous saviez ce qui vous attend, mes pauvres, vous ne seriez pas si satisfaits de vos petits pouvoirs, de vos réussites mesquines, de vos succès dérisoires, si vous saviez ce qui vous attend… Personne ne peut échapper à sa vie, aux ratés, aux hoquets successifs, puis à la déchéance finale. Si vous saviez !…

Chut, chut, Clémence ! N’ajoute rien !

Cassée sur le vieux banc de béton, Clémence nourrit les pigeons. Ramassée sur elle-même, elle tente de se réchauffer au soleil ou à la compagnie des autres humains. Une vieille dame tranquille, discrète, souriante.
Elle revoit son passé, elle revoit sa vie. Il y a eu tant de passants dans sa vie, tant d’êtres qui l’ont accompagnée quelques heures, quelques mois, des années…
Sur les bancs de bois de son petit village, il y eut tous ces garçons, les rieurs et les graves, les blagueurs et les sérieux. Tous ces garçons auxquels elle offrait son sourire, sa présence, un baiser. Parfois davantage.

Il y eut Philippe, l’inoubliable dragueur. Philippe au regard profond, envoûtant. Philippe et sa voix si grave, si veloutée que les jeunes filles et les femmes se l’arrachaient. Le Don Juan, le chasseur, le coureur, l’insatiable. Philippe aux mains douces, aux baisers fous, aux mille promesses, aux mille mensonges.
Elle s’était laissé prendre, comme les autres. Il n’avait eu qu’à la cueillir, elle était prête, elle l’attendait. Il l’avait effeuillée puis rejetée. Jean-Marc s’était présenté pour la consoler. Il aimait Clémence. Elle l’avait trompé dès le premier baiser…

Jean-Marc était trop doux, trop respectueux, trop timide. Ses caresses lui ressemblaient. Clémence avait subi puis apprécié d’autres caresses plus sauvages, plus rudes, plus primitives et elle les désirait encore. Elle avait tout appris à Jean-Marc. Elle l’avait épousé, elle l’avait trompé, toujours… Il n’en avait jamais rien su, personne n’en avait rien su. Elle n’avait pourtant pas commis d’adultère, Clémence. C’était pire. Dès le premier baiser, elle avait trompé son mari en pensée. A l'apogée de chaque étreinte, c’est Philippe qui lui faisait l’amour, c’est lui qui offrait la jouissance, c’est à Philippe qu’elle se donnait. Jean-Marc n’était que l’instrument, il n’était rien… Elle avait réussi à faire semblant pendant les presque cinquante ans de leur vie commune. Il ne s’était jamais douté de rien, Jean-Marc, il était si bon, si heureux…

Cassée sur un vieux banc, une vieille femme tranquille nourrit les pigeons. La vie est un songe, a dit un poète… surtout si on rêve en la vivant.

05 03 05 copyright: Agnès schnell

 

Écrit par plume d'oiseau Lien permanent | Commentaires (0)

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